Au-delà de Babel

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Chère lectrice, cher lecteur dans la formule de salutation appropriée !

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. […] Tout a été fait par lui, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans lui. »

Le prologue de l’Évangile de Jean, l’un des livres sacrés de la franc-maçonnerie, identifie d’une part Jésus au Logos divin, et témoigne d’autre part de son humanité.

Tout ce que Jésus dit et fait est la parole de celui qui est le Verbe éternel, c’est un signe qui renvoie à l’incarnation du Verbe dans le Christ fait homme.

Ce n’est pas un hasard si, en hébreu, le mot « dabar » indique à la fois « parole » et « acte », « événement » : c’est la parole qui se réalise et devient réalité. Comme dans « Dieu dit : ‘Que la lumière soit’ et la lumière fut » : la parole divine exprime l’œuvre du Créateur, c’est une parole créatrice, une parole qui devient un acte au moment même où elle est prononcée.

Le concept du Verbe ou du Son générateur, capable de créer ex nihilo, se retrouve également dans d’autres cultures : par exemple, le mot « Abracadabra » vient de l’araméen « Avrah Kadabra » qui signifie « Je créerai ce que je dis », « Je créerai comme je parle ».

Dans la religion hindoue, qui découle du brahmanisme et des textes sacrés des Védas, on découvre la syllabe, ou plutôt le son « Om », qui est le mantra le plus sacré et représente la synthèse et l’essence de tout mantra, rituel, texte sacré ou aspect du Divin.

Le Om est considéré comme le son primordial qui a donné naissance à la création, une création qui est interprétée comme la manifestation même de ce son. C’est de l’Oṃ que vient la connaissance sacrée, la triple connaissance : Oṃ est le Brahman, Oṃ est l’univers entier.

Pythagore affirmait que « Dieu géométrise » et que « la géométrie des formes est une musique solidifiée », comme si le son pouvait générer des formes sonores et structurer la matière : comme si la matière était une forme sonore solidifiée.

Le Logos est donc la parole créatrice, qui se fait chair dans le Christ ; mais avant cela, dans la cosmogonie hébréo-chrétienne, transmise dans le livre de la Genèse, le Logos s’incarne dans l’aboutissement final de la Création : l’homme.

La création d’Adam et d’Eve « à l’image et à la ressemblance de Dieu », leur séjour dans le paradis terrestre et leur bannissement de l’Eden représentent en fait le premier grand mythe de la séparation.

Selon toutes les traditions de l’humanité, sous une forme voilée ou explicite, la condition humaine actuelle de souffrance et de dégradation est le résultat d’un drame cosmique : le drame de l’obscurcissement intellectuel de l’Homme spirituel, l’Adam Qadmon de la Kabbale juive, l’Homme universel de l’ésotérisme islamique, qui est, à l’origine, le libre seigneur de la création. C’est ce que la tradition exotérique chrétienne décrit comme le « péché originel », la désobéissance.

La séparation vient en fait d’un acte de désobéissance : Adam mange le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, désobéissant à Dieu qui le lui avait interdit, puisque la connaissance du bien et du mal l’aurait de facto rendu égal à Lui.

Mais cet acte de désobéissance peut aussi être considéré comme un acte de courage extrême dans la recherche de la Vérité, peut-être le premier d’une longue série d’actions qui ont caractérisé le chemin de l’Homme, chassé du Paradis et contraint de vivre sur Terre : un chemin qui, comme nous le verrons, n’a d’autre but que la recherche constante de la Vérité et le retour à l’Un indivis.

L’homme possède encore une étincelle divine de lumière qui le rend capable de recevoir le Logos, de comprendre, ou mieux, de percevoir le message qui lui permet de reprendre conscience de sa nature lumineuse profonde et de retrouver son état originel d’Homme spirituel libre et indivis.

Nous en arrivons ainsi au deuxième mythe de la séparation, fondamental pour le parcours de l’humanité, représenté par la tour de Babel : avant Babel, nous dit le mythe, tous les hommes sur Terre parlaient une seule langue et utilisaient les mêmes mots.

Le mythe veut que des gens aient émigré de l’Est vers une plaine dans le village de Sennaar et s’y soient installés ; ils ont décidé de construire une ville et une tour pour atteindre les cieux, afin de se faire un nom et de ne pas se disperser sur la Terre.

Mais une fois de plus, Dieu est intervenu et a brouillé leur langage, faisant en sorte que les gens ne se comprennent plus : Dieu voulait qu’ils soient dispersés sur toute la Terre.

Dans ce mythe, nous retrouvons le thème de la division, comme si Dieu, après avoir piégé l’humanité sur Terre, voulait l’empêcher de se réunir (religio, en latin) avec le Tout-Puissant : la construction de la Tour n’est rien d’autre que la tentative de l’homme d' »aspirer au Ciel » dès sa vie terrestre ou, en d’autres termes, de se comparer à Dieu.

Rappelons que la Tour de Babel est appelée Etemenanki en sumérien, dont le sens originel est « maison des fondations du Ciel et de la Terre » ou encore « pierre angulaire du Ciel et de la Terre ».

Dans une interprétation plus conforme à la vision franc-maçonne, on pourrait dire que le Dieu décrit dans la Bible punit les hommes, les dispersant aux quatre coins de la Terre, parce qu’ils ont tenté de poser la pierre angulaire de la Tour, ou du Temple, destinée à réunir la Terre et le Ciel.

La chute d’Eden et la diaspora après Babel sont donc deux mythes fondamentaux de séparation racontés par les textes sacrés, qui partagent un sens allégorique de punition pour un acte de désobéissance : l’Homme qui veut être comme Dieu, ou peut-être dirais-je l’Homme qui veut être réuni avec Dieu, qui veut trouver le Divin en lui-même.

Ces deux faits, qui restent bien sûr dans le cadre du mythe et en dehors de toute observation théosophique et religieuse, sont annonciateurs d’effets extraordinaires : de la chute d’Adam et Eve sur la Terre naît l’Humanité, tandis que de la diaspora de Babel naissent des langues, des cultures, des ethnies, des nations. Un chemin de séparation, donc, qui est non seulement nécessaire, mais qui a donné naissance à l’une des plus grandes richesses de l’humanité : la diversité, la multiplicité.

Comme toujours, alors que d’un côté commence un chemin de division, de différenciation, d’individualisation, de l’autre côté commence un chemin beaucoup plus complexe et plus long de réunification, de retour du multiple à l’Un.

Au fil du temps, la Société Profane a souvent tenté de créer artificiellement des langues universelles, c’est-à-dire des langues capables d’être comprises par tous au-delà des barrières linguistiques. Citons par exemple la monnaie : elle possède son propre langage universel, un ensemble de règles précises partagées au niveau mondial qui permettent à toutes les monnaies du monde de se parler, dans tous les pays du monde, 24 heures sur 24, 365 jours par an.

De même, après l’échec de l’espéranto, la Profane Society a élu l’anglais comme langue standard de facto dans le monde entier : bien qu’elle ne soit pas la plus répandue dans le monde, puisqu’elle n’arrive qu’en troisième position après le chinois mandarin et l’espagnol, elle est certainement la langue la plus fonctionnelle à cette fin. D’abord parce qu’elle est la langue de référence du modèle économique hégémonique mondial, d’origine américaine et anglo-saxonne, ensuite parce que c’est une langue simple ou, pour être plus précis, une langue difficile à bien parler mais facile à parler de manière simplifiée.

Il est donc parfaitement adapté à cet objectif.

En résumé, la Société Profane a choisi comme langues universelles celles qui ont la structure d’un protocole : des systèmes de règles partagées, communément adoptées par tous, qui permettent aux hommes, mais mieux encore aux machines, de communiquer entre eux.

En effet, les langues universelles de la société profane sont instrumentales. Elles ne sont pas nées pour aider les hommes à mieux se comprendre, à communiquer leurs pensées, leurs sentiments et leurs émotions. Elles ne visent pas le dialogue, la compréhension mutuelle, l’empathie, et donc à unir les hommes et à les rendre tous plus égaux, plus libres et finalement plus frères.

Au contraire, ils ont été conçus dans le seul but d’échanger des informations, nécessaires au monde profane pour fonctionner selon les modèles, les règles et surtout les limites imposées par les modèles économiques dominants qui se sont succédé au fil du temps.

C’est la raison et la limite de l’échec des langues universelles profanes : ne pas pouvoir aller dans les profondeurs de l’âme humaine pour saisir et communiquer l’essence, qui ne réside pas dans le langage de l’esprit mais dans celui de l’âme.

Cependant, certains langages universels y parviennent : par exemple la musique, comme nous l’avons tous expérimenté en personne hier soir. La musique s’exprime dans un langage qui dépasse les distinctions de langue, de culture, de nation : on dit que la musique de jazz est née dans les taudis de la Nouvelle-Orléans parce que les gens y parlaient cinq langues différentes et ne pouvaient pas se comprendre, et que le seul moyen de communiquer était le jazz.

La musique sait atteindre chacun par des chemins qui nous sont encore en partie inconnus, mais qui passent par notre essence profonde, par ce que nous sommes vraiment, au-delà de toute superstructure : La musique est le fil qui coud l’esprit au cœur.

Même le langage corporel est universel, en particulier sa plus haute expression représentée par la sexualité. Une sexualité sacrée, qui identifie dans le rite sexuel une source d’énergie, comme dans les rituels tantriques qui utilisent cette énergie pour « fusionner » le double en un seul, ou une redécouverte du pouvoir créatif, régénérateur et transformateur de l’acte sexuel, comme dans le culte de la Grande Mère, qui liait les rites sexuels aux rites de fertilité de la Terre Mère.

Ce n’est pas un hasard si la société profane a, au fil du temps, diabolisé et réifié l’acte sexuel, au point de faire perdre aux hommes le contact avec la partie divine que la sainte sexualité nous permet de redécouvrir.

Et puis il y a le langage des actions. Une action est beaucoup plus difficile à comprendre : alors qu’un discours peut être exploité, et que même la traduction d’une pensée d’une langue à une autre peut trahir le sens originel, une action parle d’elle-même sans avoir besoin d’être décodée, révélant ainsi dans le geste à la fois l’intention et le destinataire et, finalement, le chemin.

Comme nous l’avons déjà dit, lorsque la parole devient un acte, tout devient clair, tout devient lumière.

Je voudrais m’arrêter un instant sur ce chemin, en adressant une pensée à toutes ces actions qui, par la clarté de leur objectif, illuminent notre vie d’une lumière pure, des actions qui ont le pouvoir de balayer les ombres du doute et de montrer au monde ce qui est souvent invisible.

Je voudrais que notre pensée aille à tous les Frères qui, au prix du sacrifice extrême, poussés par le sens du devoir et soutenus par le courage qui, s’il est rare chez les hommes, ne l’est pas chez les F˙. M.˙., donnent leur vie pour sauver les innocents ; je voudrais que notre pensée, une minute, ** si l’Orient en est d’accord **, aille aujourd’hui au Frère Arnaud Beltrame de R.˙.L.˙. Jérôme Bonaparte à l’Orient de Rueil-Nanterre, France.

Et, d’une importance fondamentale pour nous F.˙. M.˙, il y a le langage des symboles : un langage bien connu de nous, puisque tout dans notre Confrérie est symbolique, tout est fait de symboles : nous utilisons des symboles et des gestes rituels pour nous reconnaître les uns les autres « d’après les signes que nous montrons », et plus encore pour communiquer entre nous.

Les symboles proviennent de quelque chose qui a été divisé pour être réassemblé. Parfois, cependant, un symbole se manifeste apparemment dans sa totalité, alors pourquoi l’appelons-nous symbole ?

Car la clé du décodage, c’est-à-dire l’autre partie du code, la partie inconnue, se trouve dans la sagesse du F.˙. M.˙. qui a été initié puis instruit pour reconnaître le symbole. Une partie du symbole est ce que l’on possède, c’est-à-dire ce qui est visible ; l’autre partie est quelque chose que l’on connaît, ou mieux que l’on reconnaît.

Le rituel lui-même, à travers les trois degrés de la Franc-maçonnerie bleue, est un symbole agi : nous le vivons aujourd’hui car notre rituel est fait de gestes, de sons, de rythmes plus encore que de mots. Nous tous, qui sommes aujourd’hui réunis dans ce lieu symbolique en soi, nous dépassons déjà Babel car le rituel que nous pratiquons est un symbole agi et transcende les langues dans lesquelles il s’exprime.

Quel est donc le chemin que le F.˙. M. doit parcourir dans son expérience initiatique pour dépasser Babel ? Quel est le chemin qui conduira les hommes à se reconnaître Frères, appartenant tous à la même Famille, à la même Humanité, au même Nous qui peut enfin dépasser l’individualisation et aller au-delà de l’Ego ?

Nous avons déjà vu que les langues universelles de la société profane ne peuvent atteindre ce but : elles ont été conçues selon une logique rationnelle, mais la connaissance rationnelle divise, parce qu’elle fonctionne par analyse, et donc toute tentative de rechercher l’unité avec la seule force de la raison est vouée à l’échec.

Au contraire, la connaissance intuitive est unificatrice, car elle raisonne par synthèse : ainsi, le chemin ésotérique qui dépasse l’Ego, la séparation, la Babel des hommes doit nécessairement passer par le Nous, la conscience d’appartenir à une même Humanité, à une même famille de Frères, pour se retrouver enfin dans l’Un indivis.

Déposer, s’huiler, enlever : comme l’initié apprend à enlever de la pierre brute pour la transformer en pierre polie puis en pierre cubique, comme le sculpteur enlève de la pierre pour laisser sortir la statue cachée à l’intérieur, alors nous tous, F.˙. M.˙. devons être des sculpteurs de nous-mêmes. En apprenant à enlever tout ce qui est superstructure pour accéder à ce qui est essence, nous pourrons descendre d’un cran, de ce qui est langage à ce qui est méta-langage : le symbole.

Nous tous, F.˙. M.˙, initiés et instruits à l’Art Royal, avons pour mission première la recherche de la « Parole Perdue », et de recréer à nouveau l’état adamique, en ressuscitant après une mort initiatique comme notre Maître-Symbole Hiram Abiff : ainsi, en imitant Hiram, bâtisseur du Temple de Jérusalem, nous pouvons reconstruire le siège de la Lumière et notre Temple intérieur à l’intérieur de notre corps.

Le mot perdu est le pouvoir de créer : au moment même où l’humanité a été séparée de Dieu, le véritable sens du mot a été perdu. Et si la Parole perdue n’était rien d’autre que le Logos créateur ?

Nous retrouvons donc ici le message de l’Évangile de Jean dont nous sommes partis : le Logos s’est fait homme, la puissance divine créatrice et sa créature se retrouvent et se reconnaissent mutuellement comme un tout. La découverte de la « Parole perdue » signifie se redécouvrir et redécouvrir la véritable nature divine dans l’homme, c’est-à-dire prendre conscience que Dieu et l’homme partagent la même essence.

La boucle est bouclée : dans notre voyage ésotérique de réunification de notre essence humaine avec notre essence divine, le symbole se réunifie, nous permettant d’être divinement humains.

Nous sommes des rebuts. Autrefois, nous faisions partie du Tout, puis nous en avons été séparés. Mais chaque F.˙. M.˙. sait qu’il est lui-même un symbole, puisque son destin est d’être réuni au Tout dont il est issu et que nous appelons G.˙.A.˙.O.˙.T.˙.U.˙.

Dans ce retour au Tout, qu’est la recherche de la Parole perdue, le destin des F.˙.M.˙. s’accomplit : nous pouvons aller au-delà de Babel, dépasser les différences de langue, de culture, d’ethnie, aller au-delà de la séparation originelle et redécouvrir le pouvoir de nous comprendre au-delà des langues lorsque nous nous  » rassemblerons « , nous réunirons ce qui est dispersé, nous reconnaîtrons pleinement notre essence divine et enfin nous trouverons la Parole perdue.

C’est ce que j’ai dit…

B∴ E∴ C∴